page d'écriture

Poèmes, poésies, humeurs ou simple prose. Des mots, un regard sur notre monde.

11 mai 2009

Sans pépins

La clémentine de l'abbé Clément

L'abbé Clément, un père blanc, découvre par hasard, en 1892, dans le verger de l'orphelinat agricole de Misserghine, un gros bourg du Sud Oranais, un arbre étrange. Celui-ci résulte d'une greffe de mandarinier sur un bigaradier, cet oranger indien introduit en Méditerranée via l'Orient arabe. Frère Clément, le père de la clémentine, appellation approuvée dès 1902 par la Société algéroise d'agriculture, n'imagine pas sur le moment le devenir du petit fruit qu'il vient de déguster. La clémentine sera introduite en Corse avec succès par les pieds-noirs. Quant à la production algérienne, jadis florissante, elle périclite peu à peu.

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29 octobre 2008

relecture

J'ai demandé à mon père de relire les premiers jets du journal. Cela faisait drôle et était très émouvant en même temps. Je ne sais pas de quelle façon il a appréhendé l'exercice difficile de lire les mots qu'auraient dits sa propre épouse sur lui et les choses. Je crois qu'il a atteint malgré tout ce qui arrive un certain degré de sagesse et de recul. Je ressentais cependant une curieuse sensation d'entrer ainsi dans une certaine intimité.

On a du mal pourtant à dire les choses du coeur. Les conversations sur le temps et la météo engagent moins que celle des sentiments. Et pourtant, ce sont là les vraies relations et les vraies dialogues.

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01 octobre 2008

Quotidien

FermeL’Algérie, la vie à la ferme. Après notre union, la vie a pris ses repères. Ma belle famille est allée s’installer aux Trembles et a laissé la gérance du domaine à Lucien. Une belle ferme, toute en longueur dans sa partie habitation. Nous ne manquions de rien. Mon mari s’occupait des animaux et de la terre, la vigne que les générations précédentes avaient arrachées au désert, aux terres si belles mais si arides. Les systèmes d’irrigations montés par les colons étaient certes rudimentaires mais permettaient à l’eau, si précieuse, de venir irriguer les plantations. Un canal desservait l’ensemble des fermes et il suffisait de se partager le trésor quelques heures chacun dans la journée.

La vie était sereine et se passait au gré des événements et des jours. Je restai à la maison, faisait le repas, m’occupait du ménage.

Nous partagions les lourdes tâches et les bons moments avec les voisins, même si les fermes étaient assez éloignées les unes des autres.

Les mounas de Pâques, que nous faisons tous les ans pour les fêtes et qui nous duraient presque un mois gardent une saveur et un goût inimitable. Certes il fallait travailler la pâte longtemps et la cuisson dans le four de pierres durait toute une journée et une nuit. Et même si au bout de quelques jours, elles devenaient un peu rassis, cela faisait bien l’affaire trempées dans le lait.

Les lessives étaient à l’ancienne aussi. Mais nous avions le temps des choses, celui que l’on ne prend plus aujourd’hui et qui, malgré toutes les machines modernes sensées nous aider, fait toujours défaut.

On avait le temps de se visiter, de discuter, d’échanger, ce qui crée de vraies relations et un véritable sens de l’amitié et de la famille.

Mes parents habitaient non loin de nous.

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21 septembre 2008

Suspend

Nous aurions fêté nos 60 ans de mariage cette année. Mais me voilà coincé dans cet établissement, ce fauteuil, toute la journée, tous les jours. Je ne bouge plus que rarement, du fauteuil au lit, du lit à la douche. On me lave, on me fait manger, on me couche.

Je ne distingue plus rien. Je n’ai conservé que le réflexe de manger, de respirer et mon cœur de battre. Parfois, je sens qu’on me parle, mais je ne sais plus qui aujourd’hui.

Je n’attends plus rien. Ai-je seulement conscience, à ce jour, que tout cela a une fin. Je ne me pose plus de question et tout est présent. Plus de projection, plus de passé, plus de crainte, plus de remord, quelques bribes de souvenirs, plutôt joyeux reviennent en mémoire et me permettent de passer un temps qui ne se déroule plus, sinon au travers des gestes que je n’accomplis plus.

Drôle de vie en vérité. On s’agite, on s’émeut, on brûle pour l’essentiel pour d’anodins soucis, le temps si court que l’on a à vivre ici bas. Et me voilà coincé ici, entre deux monde, le Styx sans fin, un coucher de soleil entre deux rives.

J’ai aimé. J’aime sans doute encore. Ne me reste que ce sentiment, cette sensation, et celle que je reçois des gens qui m’entourent.

Je suis prisonnière de moi-même, mais dans une prison dont les murs ne sont pas visibles, ne sont pas sensibles, n’apparaissent pas.

La seule fenêtre reste des yeux qui ne savent plus trop interprétés les stimuli extérieurs, la seule lumière provient d’une mémoire bloquée il y a si longtemps. Tout est en suspend.

Et je me souviens encore...

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16 septembre 2008

rencontre

On parle de combat contre la maladie. Il est un autre qui a marqué notre famille, ce fut la seconde guerre mondiale.

Si mon père put resté avec nous comme soutien de famille, mon frère lui fut envoyé en France. Un autre aussi partit en 1942 et préparait notre chemin, mon futur époux que je rencontrerais à la libération, à son retour au pays.

Les deux revinrent, grâce à Dieu. Sain et sauf.

Mon mari fit là-bas, sur le continent, une rencontre qui nous permettra vingt ans après de trouver un lieu d’accueil à notre exil.

Les fêtes se succédèrent alors pour célébrer la victoire et c’est au cours d’un bal que je sus que cette homme, Lucien, était l’homme de ma vie. Une autre avait bien des visées sur lui, mais je sus gagner son cœur.

Les premières rencontres ne sont plus vraiment comme aujourd’hui. De par mon éducation et mes parents, il était alors hors de question que la cour ne se fit point dans les règles. Les premiers bals, rendez-vous de nos approches restaient sous haute surveillante de chaperons divers.

Qu’il était beau mon soldat. Que cette homme avait de l’allure !

C’est par un beau jour d’avril 1948, l’un des plus beaux de ma vie, le 17, que mon père Emile, me conduira à l’autel pour me donner à celui qui partagerait ma vie jusqu’au bout.

J’avais 19 ans, il en avait 25, nous étions insouciant et l’église était décorée.

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14 septembre 2008

Notre histoire

familleOn dit toujours que le seul des continents qui soit encore à explorer sur notre terre est celui de notre propre for intérieur, celui de notre âme. Le penseur nous demande instamment de nous connaître, d’apprendre à nous connaître, pour pouvoir reconnaître l’autre. S’aimer pour pouvoir aimer.

Nous ne prenons plus le temps de connaître. Nous ne prenons plus le temps de chercher derrière les carapaces et les masques de nos inconscients qui vraiment se cache. Pourtant dans ce jeu de cache-cache, ce sont de véritables continents, des terres entières inexplorées et passionnantes.

Plonger aux tréfonds de soi-même. Comme un exutoire, une réponse à toutes les questions existentielles.

Plonger dans le passé de nos ancêtres est une véritable quête de sa propre identité. De par cette introspection familiale, je vis, revis, découvre, redécouvre mes racines. En replongeant dans le sein de ma mère, je revis peut-être une nouvelle naissance.

Par le partage d’une maladie, je me soigne aussi un peu de mes propres lèpres, de toutes ces peaux mortes qui encombrent notre présent.

Comme petit dernier de la famille, je n’ai pas partager tous les temps pourtant fort de cette histoire. Mener aujourd’hui cette enquête auprès des témoins de cette époque comble ces lacunes, remplit les vides de ce qui manque sans doute encore à ma construction, la construction de tous les êtres, sa propre histoire.

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03 septembre 2008

Intro

Quel curieux projet. Quel étrange discours. Vouloir se mettre à la place d’un autre, à la place de sa propre mère. Vouloir endosser le costume lourd d’un cerveau livré dans son combat contre la maladie, contre l’oubli. Rentrer dans la course folle des ravages du temps contre ceux des souvenirs d’une vie jamais ordinaire.

Toutes les vies sont des histoires, toutes parlent d’un chemin, d’une expérience, d’un combat contre les éléments du destin.

Toutes les vies sont dignes de par la personne qui la vit, de ce que cela nous dit sur elle et sur son âme.

Quelle étrange sensation que ce cerveau dont les murs peu à peu se referment les uns sur les autres. Cette histoire qui disparaît.

La vraie mort, dit le poète, c’est quand on vous a oublié, quand il ne reste plus personne pour se rappeler votre parcours et jusqu’à votre nom.

Et si l’alzheimer nous apprenait simplement la valeur de chaque instant qui passe, tant lorsqu’on le vit, que les traces qu’il laisse. La valeur de toutes les vies de ceux qui nous ont précédés.

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01 septembre 2008

Combat

Combien de temps encore tiendront les remparts de ma mémoire et de ma conscience ? Combien de temps encore faudra-t-il avant que les mots n’aient plus de sens ?

Je faillis, je faiblis sous les coups de semonce de la maladie. Mes période de lucidité et mes périodes d’oublis s’alternent de plus en plus souvent. Mes périodes de clarté s’amenuisent, se réduisent inexorablement. Je ne sais même pas si j’en suis consciente. Oui, certainement. Il m’arrive maintenant d’oublier que j’ai pu oublier cependant.

La question qui me taraude le plus c’est lorsque vous me demandez si je me rappelle de vous. Bien sûr, je ne suis pas gâteuse ! Mais laissez moi un instant toutefois, donnez-moi un indice que ma fierté devant votre sibylline question ne faillisse pas, elle.

Ne croyez-vous pas difficile déjà la gestion de ces oublis ? S’il s’agit de matériel, je peux encore en faire fi. Mais lorsqu’il s’agit d’êtres chers, vos enfants, votre famille, votre mari. Grâce à Dieu, je le repère encore, même si parfois, j’ai tendance à la confondre avec quelqu’un d’autre. Qu’ils ne m’en tiennent point rigueur…

J’ai parfois l’impression de devoir tout réapprendre en permanence. Comment marcher, manger, compter, penser…..

Lassitude, usure, renoncement, désespoirs, colère… j’imagine assez bien que sentiments que peuvent inspirer mes réactions ou mes absences de réactions devant les situations.

Le combat sera long, et l’Alzheimer est patient.

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27 août 2008

Repère

temp_teMa fragile embarcation, en frêle esquif, prend l’eau de toute part, emportée par les courants sur la mer déchaînée de mes sentiments. Elle emporte avec elle ce qui fait mon être, ma personne, ma personnalité. Elle emporte mes souvenirs, mais plus encore, elle efface mes habitudes, et les simples gestes du quotidien.

Faire la vaisselle, se tenir sur une chaise, mettre la table me devient difficile. Si j’oublie le nom même de fourchette, je ne sais plus de toute façon sa fonction, ou celle d’une simple assiette.

Mon entourage pense que je le fais exprès. Dans quel but, les offenser, les désorienter davantage que je ne puis l’être ?

Qu’il est dur de voir leurs regards effarés, d’assister à la tension naissant dans leur attitude, ces yeux qui se demandent ce qu’on peut bien encore inventer. Mon mari s’agace, s’énerve à force de me redire régulièrement les choses, à force de me rappeler ce que l’on doit faire pour simplement manger. 

Mon mari, mon « papa » comme j’aime à l’appeler. Tu deviens malgré ta colère, dont je sais malgré tout qu’elle ne m’est pas personnellement adressée, mon seul repère, mon ancre au milieu des flots qui m’emportent. Je me raccroche à toi, cruel destin, comme à la seule bouée qui peut m’empêcher encore de tomber définitivement.

Je sais que ce n’est pas cela que tu voulais pour nous, pour nos vieux jours. Tu aurais voulu en profiter, simplement. Pouvoir goûter aux petits bonheurs de la retraite, du club, de la famille ou des amis, chez toi, tranquillement. Juste vieillir ensemble. Profiter de la vie, qui n’a pas toujours été facile. Et pire que de te prendre ta moitié, on te laisse un corps sans cap, sans cerveau. Juste la charge de ce corps qui se vide de sa conscience.

Je te vois te débattre. Je ne peux rien faire. Je suis moi aussi en colère, mais je ne peux le montrer. Et je t’aime.

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26 août 2008

Insouciance

Si les souvenirs disparaissent, les sentiments eux sont encore là, bien vivants.

Il y avait beaucoup d'amour à ce moment là. Je pense que mes parents ont su, à leur manière, et malgré les épreuves de l'existence, nous le communiquer et le faire partager. Toute leur histoire, toute notre histoire n'aura jamais été faite que de déracinement. Mais, tout au long de ma vie, cet amour là est resté bien ancré.

Je sais aujourd'hui qu'au delà de ce monde et de cette réalité, nos anciens sont toujours là pour veiller sur nous, comme nous le ferons à notre tour.

Cet amour est comme un liant. Fil invisible au travers des êtres et de ce monde, il est pourtant bien réel. A l'image des aimants qui nouent entre eux un lien fort et pourtant que l'on ne distingue pas. On le sent pourtant, on le ressent, profond, intime, puissant.

Cet amour nous permettra de supporter beaucoup de choses, d'appréhender la vie d'une certaine façon, même si les circonstances ont fait de moi quelqu'un de soucieuse.

Et puis, par dessus tout, il y a ce sentiment d'amour qui n'appartient qu'à une mère et que seule une mère peut comprendre.

J'ai aimé et je suis désolée aujourd'hui de ne pas l'avoir dit, ou dit plus. J'ai aimé mes parents, ma famille, mon mari, mes enfants, mes amis. J'ai essayé tout au long de mon existence de me montrer à la hauteur de l'amour qui me fut donné et que je n'ai pas assez communiqué peut être avec des mots. Et la maladie me les enlève à ce jour.

Ne perdez pas de temps mes enfants. Vivez le présent, le quotidien, goûtez tous les bons moments. On ne sait jamais à quel moment la vie peut vous enlever aux vôtres, on ne sait jamais ce qu'elle nous réserve. Et par dessus tout, ne gardez pas vos sentiments par devers vous, par crainte, par pudeur, par faiblesse, par bêtise, la vie est trop courte pour gâter ou cacher cela.

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