Été
Comment Christophe Colomb a-t-il préparé le voyage de la Découverte, avec un "D", celle du Nouveau Monde ? Quel en a été le véritable prix ? En compromissions, en crimes ? Ces questions, Erik Orsenna, marin familier des antichambres du pouvoir, romancier amateur du grand large, ne peut que se les poser. Mais en ce Noël 1511 où débute son nouveau roman, L'Entreprise des Indes, c'est Bartolomé de Las Casas, rendu célèbre trente ans plus tard par sa Très Brève Relation de la destruction des Indes(1542), impitoyable réquisitoire, qui s'interroge. Le massacre des Indiens n'a-t-il pas souillé à jamais l'exploit maritime ?
L'homme qui apportera des réponses au dominicain espagnol s'appelle lui aussi Bartolomé. C'est le frère cadet et ancien lieutenant de Christophe Colomb, mort depuis cinq ans. Timide taraudé par l'"obsession copulatoire", il vécut toute son existence dans l'ombre du grand frère tyrannique, menteur et mégalomane. Il eut certes, grâce à son protecteur, son heure de gloire comme gouverneur d'Hispanola (aujourd'hui Saint-Domingue), mais jamais il ne parvint à se départir du rôle auquel il l'avait assigné : "[...] l'aider, jour et nuit. Et [...] me taire."
Par la grâce du romancier, Bartolomé recouvre la parole. Après toutes ces années de frustration, il ne veut plus la rendre. Au fil des pages, il devient le témoin capital de la première mondialisation. Il est difficile, aujourd'hui, d'imaginer la stupeur de l'homme de la fin du XVe siècle apprenant que la Terre n'est pas plate et qu'on peut en faire le tour. De se figurer sa joie à l'évocation d'un empire servi par un catholicisme devenu religion universelle "où le soleil ne se couche jamais".
Erik Orsenna évite le piège du didactisme. Son Entreprise des Indes est un récit sensible, peuplé de personnages tout droit sortis de la littérature picaresque, où l'aventure côtoie la métaphysique, la disputatio la scène de rue, et la mesquinerie, la noblesse.
